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Des pistes par acteur : sortir de l'isolement, sortir de la complaisance

Sortir de l'isolement, sortir de la complaisance — cinq acteurs, une même exigence.

9 238 mots · 38 min24 notesCédric Dallemagne
Photo par Bjørn Agerbeek disponible sur Unsplash.com

L'essentiel

  • À moyen terme (d'un à deux ans), vient l'arbitrage central : céder, conserver en l'état, ou repositionner.
  • Or ces handicaps ont une cause commune, l'isolement, et donc une piste commune : le regroupement sous ses diverses formes.
  • Une enseigne qui descendrait dans le parc (par contrat allégé, par accompagnement à la rénovation, par cofinancement) y trouverait une croissance que ses concurrentes négligent.
  • La piste, pour l'investisseur, consiste moins à corriger cette logique qu'à l'orienter vers la création de valeur durable plutôt que vers la seule captation d'un écart.
  • La piste, pour la puissance publique, n'est pas de dépenser davantage. Elle est de faire en sorte que ce qui existe atteigne le parc qu'il vise.

Cadrage

Les pages qui précèdent ont posé un diagnostic ; celles-ci ouvrent des pistes. Le mot importe : il ne s'agit pas de prescriptions, mais d'hypothèses d'action, à éprouver au regard de chaque situation particulière. Aucune de ces voies n'est une recette ; chacune est une direction que l'analyse rend plausible, et qu'un précédent observable rend crédible.

L'enjeu justifie l'effort. Le tourisme pesait 3,8 % du produit intérieur brut français en 2023, en mesure directe. Il emploie quelque deux millions de personnes, directement et indirectement, dont l'essentiel dans l'hébergement et la restauration.²⁰⁹ Un actif de cette ampleur ne se gère pas par défaut. Or le fil de ce document a montré une tentation inverse : laisser la rente de réputation tenir lieu de stratégie. À chaque acteur correspond donc une même question — quelle stratégie délibérée, assortie de quels objectifs, permettrait de transformer la position héritée en socle entretenu plutôt qu'en rente consommée ?

Un principe traverse les pistes qui suivent : chacune suppose, pour l'acteur concerné, de se doter d'une intention explicite et chiffrée. La complaisance ne se combat pas par des vœux, mais par des cibles que l'on se fixe et que l'on tient.

9.1 — Propriétaires et gestionnaires d'actifs : du patrimoine subi au patrimoine piloté

Le propriétaire d'un actif hôtelier (qu'il détienne les murs, le fonds, ou les deux) est le premier exposé aux forces décrites dans ce document : c'est sa valeur d'actif que la tenaille comprime et que la contrainte environnementale menace de décote. C'est aussi lui, toutefois, qui détient la clé du repositionnement, puisque, comme on l'a vu, la montée en gamme se finance d'abord depuis la propriété des murs.

À court terme (quelques mois), la piste la plus immédiate consiste à établir un diagnostic lucide de l'actif : positionnement réel, état du bâti, exposition aux échéances réglementaires, écart entre la valeur de réputation et la performance opérationnelle. Le formaliser, c'est rendre visible un écart que la rente peut masquer ; le nommer est le préalable à toute décision.

À moyen terme (d'un à deux ans), vient l'arbitrage central : céder, conserver en l'état, ou repositionner. Deux paramètres de marché pèsent sur cette décision et restent le plus souvent en toile de fond. Le premier est la rareté de l'offre nouvelle : la création neuve ne dépasse pas 100 à 150 ouvertures par an et les surfaces hôtelières autorisées reculent partout, fortement à Paris (3.1.1). Un actif existant en état de marche n'affronte donc pas, à ce stade, de vague d'offre concurrente. Le second est le coût de l'argent : la Banque centrale européenne a relevé ses taux deux fois en 2026, et le taux d'État à dix ans a nettement monté à l'été (3.3.3 et 4.3). Un repositionnement se financera plus cher demain qu'hier, ce qui milite pour instruire la décision tôt plutôt que de la laisser venir. La même hausse compte pour qui envisage de céder : si, comme nous en faisons l'hypothèse (4.3), les prix s'ajustent à la baisse hors premier rang, le vendeur qui cède dans l'intervalle en supporte le coût ; celui qui a préparé sa cession garde le choix du moment. Cet arbitrage gagnerait à être conduit non au gré des circonstances, mais selon une stratégie patrimoniale explicite, fixant des objectifs mesurables — un niveau de revenu par chambre disponible cible, un classement visé, un seuil de performance énergétique à atteindre avant telle échéance, une valeur de sortie espérée. À cette liste s'ajoute désormais un objectif que peu de stratégies patrimoniales formalisent : la trouvabilité de l'actif. Un propriétaire est fondé à demander à son exploitant qui répond de l'exactitude des données de l'établissement, quel est le rythme d'acquisition des avis clients, et quelle part des réservations vient encore du canal direct — trois indicateurs qui coûtent peu à suivre et qui commandent, demain, la place de l'actif dans les sélections produites par les assistants conversationnels. C'est ici que se joue le refus de la complaisance : un propriétaire qui se fixe, par exemple, l'objectif de faire passer son établissement d'une à deux étoiles supplémentaires en trois ans, ou de réduire sa consommation énergétique de 30 % avant l'échéance réglementaire, transforme une position attentiste en trajectoire.

À plus long terme, la piste du repositionnement patrimonial trouve un précédent éclairant dans le marché voisin qu'est l'Italie. En 2025, le marché transalpin (que les investisseurs institutionnels interrogés par Cushman & Wakefield placent au premier rang européen pour l'attractivité hôtelière en 2026) a vu 62 % des transactions porter sur des opérations de création de valeur (développement, conversion, repositionnement), dans une dynamique explicitement orientée vers l'amélioration de la qualité du parc national.²¹⁰ Autrement dit, un marché comparable au marché français par son patrimoine et sa désirabilité a vu les investisseurs privilégier le développement, la conversion et le repositionnement. La piste pour le propriétaire français n'est donc pas de subir cette dynamique en cédant son actif décoté à un tiers qui la captera, mais d'envisager d'en être lui-même l'acteur, seul ou en s'adossant aux compétences et aux capitaux nécessaires.

9.2 — Opérateurs et exploitants indépendants : rompre l'isolement avant qu'il ne déclasse

L'exploitant indépendant du cœur de parc est l'acteur sur lequel convergent toutes les forces décrites : trop petit pour mutualiser, trop contraint pour investir, trop isolé pour choisir. Chaque section a montré une facette du même handicap — déficit de capital humain, marche technologique, coût de conformité, faiblesse du pouvoir de négociation. Or ces handicaps ont une cause commune, l'isolement, et donc une piste commune : le regroupement sous ses diverses formes.

Pour l'exploitant rural et périurbain, la priorité opérationnelle découle directement de la recomposition décrite en Section 3 : la demande n'a pas quitté son territoire, elle a changé de motif. Le modèle calibré sur le déplacement professionnel de semaine doit pivoter vers le loisir de proximité — offre, services, distribution et tarification repensés pour le court séjour. Ce pivot est une décision de positionnement avant d'être une dépense : il commence par la connaissance de la nouvelle clientèle, non par des travaux.

Le même raisonnement vaut pour la recherche assistée par l'intelligence artificielle décrite en Section 6. Les premiers gestes ne sont pas des investissements : vérifier l'exactitude et la cohérence des informations diffusées sur tous les canaux, décrire ce que l'établissement a de singulier plutôt que ce qu'il a de conforme, solliciter et traiter les avis avec méthode, et suivre la part du direct. Ils relèvent de la discipline d'exploitation, et ils sont à la portée d'un établissement seul. Ce qui l'est moins (l'intégration des systèmes et la compétence marketing qui l'accompagne) se mutualise, comme le reste : c'est précisément ce qu'un réseau, une coopérative ou une enseigne légère peuvent apporter.

Le vignoble illustre concrètement où ce pivot peut s'ancrer. L'œnotourisme attire 12 millions de visiteurs par an²¹¹ ; leurs dépenses complémentaires (hébergement, restauration, mobilité, culture) atteignent 3,6 milliards d'euros par an.²¹² Pour l'hôtelier indépendant implanté dans ou près d'un territoire viticole (et la France en compte des dizaines, structurés par le label Vignobles & Découvertes), c'est une demande de loisirs qualifiée, internationale à 45 %, étalée de mai à octobre, qui ne demande qu'un positionnement pour être captée.²¹³ Au sein de cette clientèle internationale, une composante est documentée : les nuitées américaines dans les hébergements collectifs français progressent sans interruption depuis 2022 (2.2). Parmi les clientèles lointaines, c'est celle dont la progression se vérifie le mieux dans la durée, et c'est donc elle qu'un positionnement œnotouristique vise en premier.

À court terme, la piste la plus accessible est l'adhésion à une forme d'affiliation mutualisée — chaîne volontaire, groupement, marque de collection. La Section 3 a montré que les chaînes volontaires connaissaient une érosion ; la période récente fait toutefois apparaître un mouvement inverse de consolidation qui en renouvelle l'intérêt. Le rachat de Teritoria par le Groupe Logis Hôtels (Teritoria est intégrée au groupe depuis le 1ᵉʳ octobre 2025) en est l'illustration la plus nette : Teritoria y apporte 316 hôtels et restaurants en Europe, dont 129 classés quatre et cinq étoiles, au sein d'un groupe de plus de 2 000 adresses, et forme avec Demeures & Châteaux et Singuliers Hôtels ce que le groupe présente comme le premier pôle premium de l'hôtellerie-restauration indépendante en France.²¹⁴ Le modèle est précisément conçu contre l'isolement décrit ici — il donne à des établissements qualitatifs mais isolés l'accès aux canaux de distribution premium et aux politiques tarifaires dynamiques qu'ils ne peuvent déployer seuls, tout en préservant leur singularité et leur autonomie.

À moyen terme, la piste se précise sur les fonctions que le regroupement permet de mutualiser, au premier rang desquelles le capital humain — point névralgique de la Section 5. Là encore, un précédent existe : le réseau Best Western a créé sa propre école de formation, couvrant l'accueil, le pilotage tarifaire, la commercialisation ou le numérique, et publie sur un site de recrutement commun des offres d'emploi d'hôtels de son réseau.²¹⁵ Un établissement isolé ne peut financer ni une école, ni une fonction ressources humaines structurée ; un réseau le peut pour le compte de tous. La mutualisation transforme une charge inaccessible en service partagé — formation, recrutement, mais aussi achats, pilotage technologique, conformité réglementaire.

Sur ce dernier point, la piste rejoint directement le verrou technologique de la Section 6 : ce que l'indépendant ne peut ni choisir ni intégrer seul, un réseau peut le sélectionner, le négocier et le déployer pour l'ensemble de ses membres. L'accompagnement qui manque cruellement à l'exploitant français isolé (et que l'Espagne, on le verra, a cherché à fournir par la puissance publique) peut aussi venir du collectif privé.

Une piste tient en un seul geste, et elle découle de la mâchoire 3. Déposer le dossier. Un crédit non demandé n'est jamais obtenu (3.3.3). Un dossier préparé, chiffré et adossé à un diagnostic d'actif n'emporte évidemment pas la décision du prêteur ; ne pas le présenter la rend certaine. Le réseau a ici un rôle direct, puisque monter ce dossier est précisément une compétence que l'exploitant isolé n'a pas et qu'un groupement peut fournir.

À plus long terme, la piste invite chaque exploitant à inscrire cette démarche dans une stratégie assortie d'objectifs, plutôt que dans une adhésion passive. Rejoindre un réseau ne suffit pas si l'on n'en exploite pas les leviers : se fixer une cible de réservations directes reprises aux plateformes, un objectif de réduction de la rotation du personnel par la formation mutualisée, un taux d'occupation ou un revenu par chambre disponible à atteindre grâce au pilotage tarifaire partagé. Le regroupement n'est un levier que pour qui s'en sert avec intention. L'enjeu, pour le cœur de parc, n'est pas seulement de sortir de l'isolement, mais de faire du réseau un levier piloté.

9.3 — Marques et réseaux : capter l'écrémage, ou descendre dans le parc ?

Les marques ne sont pas en retrait du milieu de gamme : elles y sont, par leurs propres établissements et par leurs marques de conversion les plus récentes (greet, Handwritten Collection, Spark by Hilton, Garner) qui ont précisément été conçues, depuis 2019, pour rallier des indépendants. Le mouvement est donc engagé ; la question est de savoir jusqu'où il descendra. Deux trajectoires sont possibles, et elles n'aboutissent pas au même résultat pour la santé d'ensemble du parc.

La première trajectoire est celle de l'écrémage : les enseignes de conversion ciblent les indépendants déjà désirables, selon les critères de sélection relevés en 3.4.2. Ce mouvement bénéficie aux marques (elles y trouvent une croissance sans construire) et au haut du parc indépendant (qui gagne une voie de valorisation), mais il laisse à quai le cœur du parc indépendant — précisément celui que ce document cherche à servir. Dans cette trajectoire, l'érosion du milieu de gamme indépendant s'accélère : les meilleurs actifs migrent vers les marques, les moins bons restent isolés et se dégradent, et l'écart entre les deux se creuse mécaniquement.

La seconde trajectoire est celle de la descente — l'invention par les marques de formats d'affiliation plus légers, calibrés pour l'indépendant petit, ancien et sous-capitalisé. C'est moins évident, mais ce n'est pas hors de portée. La Section 3 a montré qu'une concurrence accrue entre enseignes sur ce segment renforcerait à la fois le pouvoir de négociation du propriétaire et la qualité tirée par les standards ; et la mâchoire 4 a décrit comment une présence de marque peut faciliter l'accès au crédit. Une enseigne qui descendrait dans le parc (par contrat allégé, par accompagnement à la rénovation, par cofinancement) y trouverait une croissance que ses concurrentes négligent. Ce n'est pas une pure hypothèse théorique : l'architecture multi-marques déployée par le Groupe Logis Hôtels (où coexistent des bannières distinctes pour l'économique urbain, le rural, l'atypique ou le premium) montre qu'une même structure peut adresser des segments que nulle enseigne unique ne pourrait couvrir, en adaptant le niveau d'exigence et de service à chaque type d'établissement.

À moyen terme, la piste se dédouble, parce que le parc se dédouble. La conversion a bel et bien commencé, et il reste de la marge : les 4 et 5 étoiles réunis, dont la capacité moyenne dépasse le gabarit d'intégration, comptent 3 088 établissements (chaînes comprises : ce chiffre ne mesure pas le parc non affilié encore convertible), auxquels s'ajoutent les plus grands des 3 étoiles que la moyenne de catégorie masque.²¹⁶ Pour le reste du parc, la marque n'est pas hors jeu : elle doit y entrer par un autre produit. Non pas un standard au rabais, mais un référentiel d'affiliation conçu pour ce gabarit — seuil de taille abaissé, exigences de mise aux normes étalées, support plus automatisé et moins onéreux. Ce document ne chiffre pas le coût complet d'une affiliation (redevances, frais de distribution et de fidélité, travaux exigés) : sa comparaison avec les commissions des plateformes reste à faire établissement par établissement. L'échange est lisible des deux côtés. Pour l'hôtelier : des standards qui tirent la qualité, l'accès au programme de fidélité du groupe, un appui sur la formation et sur l'équipement technologique, et le signal de crédit que les sources professionnelles décrivent, sans en mesurer l'effet (3.4.3). Pour le groupe : un relais de croissance que la construction neuve ne fournit plus, et une couverture territoriale acquise à bas coût là où la villégiature rurale pourrait se réveiller — une valeur d'option, non un relais de marge immédiat. Les groupes vendent d'ailleurs déjà à ce parc, mais sans la marque : la technologie de distribution d'Accor, portée par sa filiale à 100 % D-EDGE, équipait dès 2022 quelque 12 000 hôtels clients avant d'être étendue aux établissements du groupe, soit plus de 17 000 hôtels au total : une clientèle tierce plus de deux fois supérieure au réseau du groupe lui-même (voir note 189). Ce qui manque n'est donc pas la capacité à servir ces établissements : c'est un produit d'affiliation tarifé pour un actif de trente chambres.

Une troisième voie existe déjà, plus légère encore : l'affiliation de distribution, où l'établissement rejoint la distribution et le programme de fidélité d'un grand groupe sans prendre son enseigne. Le partenariat noué en 2024 entre Hilton et Small Luxury Hotels of the World en est l'exemple le plus visible (3.4.3). Le format ne dispense pas d'exigences de qualité : le réseau d'accueil rassemble des établissements indépendants de cinquante chambres en moyenne, et déclare les inspecter chaque année sur plus de 750 critères. Ce qu'un tel adossement change pour le prêteur n'est en revanche pas documenté, et il ne vaut donc pas, sur ce point, l'affiliation de marque. Il établit surtout deux choses : un groupe peut servir, et monétiser, un parc qu'il n'intègre pas ; et un référentiel peut être taillé pour un gabarit que les enseignes intégrées écartent.

Cette piste a déjà été tentée, et son échec est instructif. Entre 2015 et 2017, Accor a ouvert sa plateforme aux indépendants (commissions annoncées très en deçà de celles des agences de voyage en ligne, sans abonnement ni engagement, accès à la base de fidélité) avant d'y renoncer, au motif que le réflexe de réserver un hôtel indépendant sur une plateforme de marque n'était pas au rendez-vous.²¹⁷ La leçon ne condamne pas l'idée : elle en déplace la condition. Ce qui manquait n'était pas le contrat, c'était la demande captée. Deux choses ont changé depuis : les marques de conversion ont fait la preuve du concept sur le haut du parc, et la couche d'interprétation décrite en 6.6 rebat la manière dont un hôtel est trouvé. C'est là, et non dans un refus des groupes, que se joue désormais la frontière entre l'écrémage et la descente.

À plus long terme, la piste appelle, là aussi, une stratégie chiffrée. Une marque qui se fixerait pour objectif explicite de capter une part déterminée du milieu de gamme indépendant (un nombre de signatures par an sur ce segment, une couverture territoriale visée dans les petites villes et les zones rurales où la Section 3 a situé le premier contingent des disparitions, soit 36 %) transformerait une trajectoire d'écrémage en stratégie de couverture. Le segment qui paraît aujourd'hui inaccessible aux marques est aussi celui où la concurrence entre enseignes est la plus faible : une position que la complaisance laisse vacante est une position qu'un acteur résolu peut prendre.

9.4 — Investisseurs : de la capture de la prime à la création de valeur

L'investisseur institutionnel a été présenté, en Section 4, comme celui qui capte la prime de repositionnement que l'indépendant ne peut saisir — qui acquiert l'actif décoté, finance la montée en gamme depuis la propriété des murs, et en encaisse la revalorisation. Cette position n'a rien d'illégitime : elle répond à un besoin réel du marché, celui de capitaux capables de porter des rénovations que l'exploitant seul ne peut financer. La piste, pour l'investisseur, consiste moins à corriger cette logique qu'à l'orienter vers la création de valeur durable plutôt que vers la seule captation d'un écart.

À court terme, la piste tient dans la lecture de la prime verte. La Section 7 a montré que l'actif énergivore décoté n'est pas, pour un investisseur outillé, un risque mais une matière première. La piste de court terme consiste à cartographier systématiquement ces actifs (nous n'avons pas trouvé de source publique qui les isole à l'échelle du cœur de parc) et à modéliser le coût de conformité contre la revalorisation attendue.

À moyen terme, la piste s'incarne dans la stratégie de création de valeur appliquée à la montée en gamme, dont l'Italie offre le précédent le plus parlant. En 2025, le marché italien a attiré 2,5 milliards d'euros d'investissements hôteliers, en nette hausse sur un an et majoritairement étrangers.²¹⁸ Les 62 % de transactions consacrées à des opérations de création de valeur, relevés en 9.1, disent où ce capital est allé : à l'amélioration du parc, non à la seule acquisition d'actifs emblématiques déjà optimisés. La piste, pour l'investisseur sur le marché français, est d'envisager cette même bascule : du placement défensif sur l'actif de premier rang déjà constitué (qui ne fait que confirmer la prime de valeur refuge sans rien transformer) vers la création de valeur par le repositionnement de l'actif intermédiaire.

Les enseignes de conversion lancées par les grands groupes ouvrent par ailleurs une route de création de valeur lisible : acquérir un actif indépendant non affilié, financer la rénovation que l'exploitant sortant ne pouvait porter, et l'adosser à une marque de conversion — la prime de distribution et de visibilité venant rémunérer le capital investi. C'est une mécanique vertueuse pour l'actif, mais elle confirme la ligne de partage de ce document : la valeur se réalise souvent au moment où l'actif change de mains.

Deux faits précisent où ce capital peut se placer. Le premier est l'écart de renouvellement par gamme : rapporté au parc existant, le volume mondial de projets en développement est bien plus lourd pour le luxe de chaîne que pour les indépendants (Section 8). La mesure est mondiale et ne se transpose pas telle quelle à la France ; elle indique néanmoins que l'actif indépendant repositionné n'affronte pas d'offre neuve de même nature. Le second est la vague de transmissions décrite en 3.1.5 : une part majeure du parc indépendant devrait changer de mains dans la décennie, et la France transmet peu en famille. Ce qui est une difficulté pour le cédant est une fenêtre d'acquisition pour le capital. Si les prix d'actifs s'ajustent à la remontée des taux (4.3), cette fenêtre s'élargit pour qui achète avec peu de dette, et se resserre pour qui dépend du crédit. Elle ne porte d'ailleurs pas que sur le milieu de gamme : elle porte aussi sur des maisons capables d'une offre de luxe, sur ce segment de villégiature où le luxe indépendant français est le plus solidement implanté. Pour le repreneur d'une société d'exploitation hôtelière, le Prêt Croissance Transmission de Bpifrance (de 50 000 euros à 5 millions d'euros, sans garantie sur les actifs, jusqu'à 40 % de la dette de reprise) peut s'adosser à un crédit bancaire au moins une fois et demie supérieur (9.5).²¹⁹

L'arbitrage se pose alors en deux termes, et il faut les nommer. Acquérir dans le haut du milieu de gamme, soit l'actif déjà désirable que les enseignes de conversion recherchent : la concurrence y est réelle et le prix s'en ressent, le risque d'exécution est faible. Acquérir le repositionnable, soit l'actif décoté dont la remise à niveau reste entièrement à financer : le prix d'entrée est plus bas, le risque d'exécution plus élevé, et la prime revient à celui qui sait conduire des travaux et exploiter ensuite. Les deux routes sont ouvertes ; elles ne rémunèrent pas la même compétence, et les confondre est la manière la plus courante de payer une prime pour un risque que l'on n'a pas su lire.

S'y ajoute une valeur que les comptes ne portent pas. Un établissement indépendant non affilié détient une option d'affiliation qu'il n'a jamais exercée, de la marque de conversion au simple adossement à un programme de fidélité. Cette option ne figure dans aucun compte de résultat ; elle se valorise à l'acquisition.

À plus long terme, la piste invite l'investisseur à formaliser une thèse d'investissement assortie d'objectifs explicites — un volume de repositionnements engagés sur un horizon donné, un gain de classement ou de performance énergétique cible par actif, un taux de rendement interne visé sur la composante de création de valeur plutôt que sur la seule compression des taux. Là encore, la cible chiffrée distingue la stratégie de la complaisance : un capital qui se contente d'acheter de l'actif de premier rang déjà constitué participe à l'endormissement décrit en Section 8 ; un capital qui se fixe des objectifs de transformation contribue à faire du parc un socle plutôt qu'une rente. La nuance n'est pas morale, elle est stratégique : à long terme, la valeur créée par la transformation est plus défendable que la valeur captée par la rareté.

9.5 — Pouvoirs publics : passer du financement dispersé à l'accompagnement stratégique

L'État et les collectivités disposent du levier le plus large. C'est aussi celui dont ce document a le plus souligné les limites : un soutien réel, mais dispersé, et calibré pour des acteurs qui ont déjà accès au crédit. La piste, pour la puissance publique, n'est pas de dépenser davantage. Elle est de faire en sorte que ce qui existe atteigne le parc qu'il vise.

À court terme, la piste consiste à clarifier et coordonner l'existant. L'arsenal français n'est pas vide (prêts Bpifrance, aides régionales à la rénovation) : le détail des dispositifs et de leurs montants figure en 4.5.²²⁰ Mais cet empilement, on l'a dit, est fragmenté et calibré pour des acteurs qui ont déjà accès au crédit. La première piste, peu coûteuse, serait d'en faire un parcours lisible et accompagné, plutôt qu'une mosaïque de guichets que l'exploitant isolé n'a pas le temps de mobiliser. Un corollaire s'y attache, et il ne coûte presque rien : accompagner le montage du dossier lui-même. Comme on l'a vu (3.3.3), un dossier non déposé ne sera jamais financé. Aider un exploitant à instruire et à présenter sa demande produit plus d'effet qu'un guichet de plus.

Cette clarification ne devrait pas se limiter aux aides : elle vaut, plus largement, pour la norme elle-même. L'empilement normatif décrit en 7.5 (communal, national, européen, sectoriel) mobilise un temps et une expertise administrative que le petit exploitant n'a pas. Un effort de simplification (harmonisation des seuils, référent ou guichet unique par bassin, allègement des redondances déclaratives, stabilité des règles dans le temps) figure parmi les leviers les moins coûteux et les plus immédiatement utiles au cœur de parc. Il ne s'agit pas d'un moins-disant environnemental, sécuritaire ou social, mais de rendre la conformité atteignable pour qui n'a pas de service dédié.

Un deuxième levier ne coûte rien non plus : mettre les seuils à la taille du parc réel. Le fonds France Investissement Tourisme 2 réserve ses interventions aux entreprises de plus de 3 millions d'euros de chiffre d'affaires, un niveau que la plupart des hôtels indépendants n'atteignent pas ; son successeur investit lui aussi au moins 500 000 euros par opération (3.3.4), plus de la moitié du chiffre d'affaires annuel moyen d'une entreprise hôtelière. Le Prêt Hôtellerie et le Prêt Tourisme sont, par leur montant, à la portée d'un hôtel de 28 chambres, mais supposent un cofinancement, le plus souvent bancaire, d'un montant au moins égal. Abaisser les seuils des fonds, et adapter cette condition de cofinancement, est un premier pas. Seuils et condition relèvent des règles d'intervention que fixent les gestionnaires des fonds et des prêts, qui peuvent les revoir. Une version de ces instruments calibrée pour l'hôtel de vingt à quarante chambres, assortie d'un accompagnement au montage, atteindrait le segment que le marché sert le moins. Un troisième levier consiste à faire connaître ce qui fonctionne déjà : les certificats d'économies d'énergie peuvent couvrir une part des travaux énergétiques (7.4), sans dépense budgétaire. Un quatrième, enfin, consiste à mesurer : publier une statistique du financement des très petites entreprises par secteur, pour que le segment le plus nombreux du parc cesse d'être le moins connu.

À moyen terme, la piste invite à compléter la logique du prêt par celle de l'accompagnement, et c'est ici que le contraste avec l'Espagne, esquissé tout au long de ce document, livre son enseignement le plus net. L'Espagne n'a pas seulement subventionné : elle a outillé la décision de ses petites entreprises touristiques. Son dispositif articule quatre éléments. Un bon numérique de quelques milliers d'euros, mobilisable auprès de prestataires agréés. Un répertoire public et gratuit des solutions technologiques, qui recense les fournisseurs spécialisés pour aider les acteurs à choisir. Un réseau de destinations touristiques intelligentes, adossé aux fonds européens de relance. Et une plateforme de données connectée à plusieurs dizaines de destinations pilotes, pensée comme un pont entre les outils nationaux et le tissu local de petites entreprises.²²¹ L'Espagne a cherché à cartographier, agréer et accompagner ; la France prête surtout. La piste pour la puissance publique française est d'explorer ce déplacement : de l'aide qui solde une dépense vers l'accompagnement qui guide une décision.

Deux pays européens montrent qu'un instrument peut être conçu autrement, sans renoncer à l'exigence de résultat. Le Portugal prête. Sa ligne d'appui à la qualification de l'offre, dotée de 300 millions d'euros, finance jusqu'à 80 % de l'investissement éligible, avec une part publique sans intérêt et des durées longues. Pour une PME, elle convertit ensuite jusqu'à 25 % de la part publique du prêt (40 % du prêt dans le cas général), soit de l'ordre de 10 % du prêt total, en somme non remboursable si les objectifs de performance sont atteints, et dix points de plus avec un label de durabilité.²²² L'aide n'est pas versée d'avance : elle se mérite, et elle se constate. L'Italie a choisi, en 2022, le crédit d'impôt : jusqu'à 80 % des dépenses éligibles, sur les fonds européens de relance, par un guichet ouvert un mois.²²³ La France connaît ce mécanisme pour l'hôtellerie en Corse et outre-mer, pas en métropole.

Le précédent corse mérite d'être regardé pour ce qu'il est. Le crédit d'impôt pour investissement en Corse, prorogé jusqu'à fin 2028, couvre 20 % du prix de revient des investissements, et 30 % pour les plus petites entreprises. Le texte range expressément la rénovation d'hôtel parmi les travaux éligibles, et en exclut la gestion de meublés de tourisme.²²⁴ L'instrument démontre que le droit national sait faire porter à la collectivité une part mesurée du coût de rénovation d'un hôtel, sans guichet ni dossier d'instruction. Il démontre aussi l'inverse : nous n'avons pas trouvé d'évaluation publique de son impact. On ne sait pas s'il a modernisé le parc insulaire, ni si les travaux qu'il a couverts auraient été réalisés sans lui. La piste n'est donc pas d'étendre le dispositif. Elle est de l'évaluer. Sa transposition en métropole se heurterait en outre au droit européen des aides d'État, qui en limite fortement la portée hors des zones éligibles aux aides régionales : c'est un point à instruire avant toute extension.

Un volet reste, à ce stade, le moins outillé des pistes publiques, alors qu'il porte le handicap le plus structurel : l'emploi. La Section 5 a établi que ce handicap tenait au cumul structurel qui prive l'exploitant indépendant des moyens de fidéliser et de former. Trois pistes, adossées à des précédents, méritent d'être explorées.

La première touche au coût du travail lui-même. Sans rouvrir le débat général sur les charges, l'apprentissage est un levier : l'Italie, confrontée à des difficultés comparables d'attractivité de ses métiers, a couplé la réforme de son apprentissage à des allègements de cotisations sur les salaires des apprentis, assortis d'un encadrement par tuteur expérimenté.²²⁵ La France subventionne déjà largement l'apprentissage, notamment par une aide à l'embauche.²²⁶ La piste n'est donc pas de créer l'aide, mais de vérifier qu'elle atteint les métiers en tension de l'hôtellerie et les petits établissements, et d'y adosser un tutorat, comme l'a fait l'Italie.

La deuxième touche au logement saisonnier, frein majeur identifié en Section 5, et c'est ici que la France dispose de précédents probants qu'il s'agit moins d'inventer que de généraliser. Action Logement a financé, dans le cadre de sa convention 2023-2027, des projets dédiés au logement des saisonniers du tourisme. Action Logement ouvre en outre aux saisonniers une caution locative gratuite, une avance du dépôt de garantie et une offre de logement temporaire ; son aide forfaitaire mensuelle de 150 euros reste réservée aux saisonniers agricoles. Plusieurs régions ont lancé des appels à projets pour développer un parc de logements de qualité à loyer encadré, parfois selon des modèles d'économie circulaire reproductibles. La feuille de route pour l'emploi des saisonniers, publiée en juin 2023, a en outre prévu d'intégrer à la plateforme publique « mes aides » les offres de logement disponibles pour les saisonniers dans les parcs publics, associatifs ou sociaux.²²⁷ Le problème français n'est donc pas l'absence de dispositifs, mais leur dispersion et leur faible notoriété — exactement le travers, déjà relevé pour le financement et le numérique, d'un soutien réel mais que l'acteur isolé n'a pas le temps de mobiliser. La piste consiste à consolider ces initiatives éparses en un dispositif lisible, dimensionné à l'ampleur du besoin.

La troisième touche aux normes qui pèsent spécifiquement sur les établissements de petite et moyenne taille. La Section 7 a montré que les seuils des dispositifs environnementaux créaient un faux répit pour le cœur de parc ; le même principe de proportionnalité pourrait, à l'inverse, être mobilisé en sa faveur. La piste consiste à explorer des modalités de conformité allégées ou échelonnées pour les établissements sous une certaine taille — non pour les exempter de l'effort, mais pour calibrer la charge administrative et le coût de mise aux normes à leur capacité réelle, comme le report récent de l'échéance du dispositif de pilotage énergétique l'a déjà esquissé pour les bâtiments de puissance intermédiaire. L'enjeu est d'éviter que l'empilement normatif, conçu pour les grands acteurs, ne devienne pour les petits une raison de plus de sortir du marché.

À cela s'ajoute une loi récente dont l'hôtellerie n'est pas l'objet : la loi du 19 novembre 2024 dite loi Le Meur. Ses trois leviers (fiscalité des meublés, performance énergétique, quotas et pouvoirs des maires) sont détaillés en mâchoire 5 ; la loi prévoyait de généraliser l'enregistrement des meublés au plus tard le 20 mai 2026, mais, à l'été 2026, le téléservice national qui doit le porter n'était annoncé que pour le quatrième trimestre.²²⁸ L'objet de la loi est de remettre des logements sur le marché de la location de longue durée ou de la vente. La loi peut toutefois bénéficier indirectement à l'hôtellerie urbaine, en desserrant la concurrence des meublés de tourisme. La piste, pour les pouvoirs publics, est d'en suivre l'effet sur la demande hôtelière.

Une autre piste, peu coûteuse mais structurante, concerne la transmission. La Section 3 a montré que la France transmet peu en famille et qu'une part majeure du parc indépendant devrait changer de mains dans la décennie ; nous n'avons pas trouvé, en revanche, de statistique publique sur la démographie des hôteliers à l'échelle du territoire. Le plan « Objectif Reprises » présenté à Bercy en avril 2026 constitue un premier cadre, mais reste générique : l'hôtellerie y est traitée comme toute autre PME, alors que ses spécificités (fonds de commerce hôtelier valorisé sur des comparables propres, articulation murs/fonds, transmission souvent indivise, calendrier de rénovation imbriqué dans le calendrier successoral) appellent un accompagnement sectoriel dédié. Les outils de reprise existent pourtant jusqu'au petit format : Bpifrance propose un prêt d'honneur « Reprise » de 1 000 à 80 000 euros, une garantie couvrant jusqu'à 60 % du prêt bancaire et un Prêt Croissance Transmission de 50 000 euros à 5 millions d'euros, sans garantie sur les actifs ni sur le patrimoine du dirigeant, qui finance aussi la reprise d'un fonds de commerce.²²⁹ Ils ne sont pas propres à l'hôtellerie. Trois leviers concrets, déjà disponibles dans la boîte à outils française, mériteraient d'être actionnés en cohérence. Un observatoire territorial de la démographie des hôteliers, d'abord, pour qu'une région ou une intercommunalité puisse identifier les départs à venir avant qu'ils ne se traduisent en fermetures. Un parcours dédié de préparation à la cession-reprise, ensuite (diagnostic d'actif, projection de valorisation, anticipation Dutreil, scénarisation des montages murs/fonds), mobilisable plusieurs années avant la cession. Le précédent existe à l'échelle d'un réseau : Best Western France a lancé Next Gen, un programme destiné à accompagner les enfants d'hôteliers dans la préparation de la reprise de l'hôtel familial.²³⁰ Il ne couvre que la transmission familiale, non la cession à un tiers — mais il montre qu'un groupement peut porter ce que l'exploitant isolé ne finance pas seul. Enfin, une activation du pacte Dutreil ciblée sur les transmissions hôtelières que la fragmentation des héritiers expose au démantèlement. La transmission est, pour le parc, le seul moment où l'érosion lente décrite dans ce document peut s'accélérer brutalement ou, au contraire, basculer en repositionnement.

La planification territoriale, enfin, est la condition de cohérence des autres leviers. Elle est aujourd'hui dispersée entre des outils conçus pour d'autres objets — schémas régionaux de développement économique pour l'investissement, plans locaux d'urbanisme pour la construction, programmes France Ruralités et Petites villes de demain pour la revitalisation. L'hôtellerie y figure comme variable d'ajustement plus que comme objet de planification. Or l'enjeu, à dix ans, n'est pas seulement de moderniser ce qui existe : c'est de décider, par bassin de vie, où l'offre hôtelière mérite d'être maintenue, où elle doit être consolidée, où une vague de cessions ouvrirait au contraire la fenêtre d'une réinvention — albergo diffuso, regroupement d'actifs sous bannière commune, conversion d'usage. Ce travail relève davantage d'une stratégie partagée État-régions-intercommunalités que d'un nouveau guichet. Quelques jalons suffiraient à l'amorcer : un référentiel public et homogène de l'état du parc par bassin de vie ; une grille d'analyse des risques de fermeture appariant démographie des exploitants, vétusté du bâti et exposition réglementaire ; et un cadre conventionnel État-collectivités flèchant aides à la rénovation, ingénierie de reprise et appui à l'affiliation vers les territoires identifiés comme prioritaires. Ce n'est pas une politique nouvelle qu'il s'agit d'inventer, mais d'aligner celles qui existent — pour que l'hypothèse rurale signalée plus haut et le desserrement urbain que la loi Le Meur pourrait ouvrir soient instruits à temps.

À plus long terme, la piste appelle ce que tout ce document réclame en creux : une stratégie nationale assortie d'objectifs chiffrés. Le cadre existe déjà, et il serait injuste de prétendre l'inverse : le Plan Destination France, présenté en novembre 2021 et doté de 1,9 milliard d'euros jusqu'à fin 2024, organise l'action publique autour de cinq axes — dont l'un, explicitement, vise à investir dans l'hébergement et à soutenir la montée en qualité de l'offre.²³¹ L'État reconnaît donc lui-même le besoin de réinvestissement du parc. Ce qui manque n'est pas le diagnostic, mais la cible : le Plan a financé des projets sans fixer d'objectif mesurable de transformation du cœur de parc. L'objectif fixé par le Premier ministre au Comité interministériel du tourisme de juillet 2025 (porter à 100 milliards d'euros d'ici 2030 les recettes touristiques internationales) fixe un cap de volume et de valeur, près de quatre ans après le Plan et dans un cadre distinct.²³² Ce cap peut désormais se mesurer un an après sa fixation : le bilan de saison publié en septembre 2026 situe l'atterrissage de l'année à 80 milliards d'euros — une progression de 3 % sur 2025, qui laisse la cible atteignable sans l'acquérir, puisqu'il faudrait ensuite près de 6 % par an jusqu'en 2030. Atteinte ou non, cette cible ne dit rien de l'état du parc qui accueille ces recettes : c'est là qu'est l'angle mort. Cette ambition gagnerait à se doubler d'un objectif de qualité du parc : une cible de modernisation, une trajectoire de montée en gamme du milieu de gamme indépendant, un taux de conformité énergétique visé. Car le risque, identifié dès les premières pages, est précisément que la rente de destination dispense l'action publique de cet effort. Se fixer un objectif de transformation du parc, et non seulement d'attraction de visiteurs, est la traduction, à l'échelle de l'État, du refus de la complaisance.

9.6 — Ce que les pistes ont en commun

Cinq acteurs, des horizons et des leviers distincts — mais une même ligne directrice traverse l'ensemble. Toutes ces pistes reviennent à surmonter l'isolement et à refuser la passivité.

L'isolement d'abord, parce qu'il est la cause commune des handicaps décrits tout au long de ce document. Le propriétaire seul ne finance pas son repositionnement ; l'exploitant seul ne mutualise ni la formation ni la technologie ; la marque, présente dans le segment mais dont les critères en excluent l'essentiel du parc, laisse le cœur de gamme sans standard ; l'investisseur isolé du tissu local se contente de capter la rareté ; la puissance publique qui prête beaucoup et accompagne peu laisse l'acteur seul devant ses choix. À chaque fois, la solution passe par une mise en commun : un adossement à des compétences et à des capitaux pour le propriétaire, la mutualisation pour l'exploitant, un référentiel d'affiliation taillé pour le gabarit réel du parc pour la marque, un partenariat capital-territoire pour l'investisseur, un accompagnement structuré pour l'État. Les précédents convoqués, de la consolidation des réseaux volontaires au marché voisin qui a fait du repositionnement son moteur, en passant par l'incitation fiscale corse, qui reste à évaluer, ont tous ce trait commun : ils transforment une faiblesse individuelle en force collective.

La passivité ensuite, parce qu'elle est la pente naturelle de la rente. La Section 8 l'a établi : la qualité possédée peut endormir, parce que, là où elle s'exerce, elle rémunère sans exiger d'effort. C'est pourquoi chacune de ces pistes a été assortie d'une même invitation — se doter d'une stratégie explicite et d'objectifs chiffrés. Un classement visé et une consommation énergétique à réduire pour le propriétaire ; une part de réservations directes reprise aux plateformes et une trouvabilité à tenir pour l'exploitant ; un nombre de signatures par an sur le milieu de gamme pour la marque ; un volume de repositionnements engagés pour l'investisseur ; une cible nationale de qualité du parc adossée à l'objectif de recettes pour la puissance publique : ces chiffres ne sont pas des prescriptions, mais la forme concrète que prend le refus de la complaisance. On ne sort pas d'une rente par l'intention ; on en sort par des objectifs que l'on se fixe et que l'on tient.

Aucune de ces pistes n'est une certitude, et leur mise en œuvre dépend de circonstances que ce document ne prétend pas trancher. Elles dessinent toutefois, ensemble, une alternative à la trajectoire d'érosion lente décrite dans les premières sections. La prime de réputation peut rester une rente que l'inaction transforme en passif ; elle peut aussi devenir le point d'appui d'un socle que l'on entretient. La différence ne tiendra pas à la chance, ni au retour spontané de la demande, mais à la décision des acteurs de ne pas se contenter de ce que le nom du pays leur rapporte encore.

Notes et sources

  1. ²⁰⁹ Claire Bidault, « La part du tourisme dans le PIB en 2023 », Insee Focus n° 369, INSEE, 3 décembre 2025 ; Direction générale des entreprises, Semaine des métiers du tourisme 2025, dossier de presse, 2025 (emplois directs et indirects). Le poids dans le PIB est une mesure directe. Les mesures élargies (consommation touristique intérieure rapportée au PIB, contribution totale du secteur estimée par le WTTC avec ses effets indirects et induits) donnent des niveaux plus élevés : elles ne s'ajoutent pas à la mesure directe et ne lui sont pas comparables. ↩
  2. ²¹⁰ EY, Italy Hotel Investment Report 2025, cité par Silvia Valente, « Hotel, boom di investimenti in Italia: 2,5 miliardi nel 2025. Crescono le strutture di lusso », Milano Finanza, 16 février 2026. Cushman & Wakefield, European Hotel Investor Compass 2026, rapport du 24 mars 2026, communiqué du 30 mars 2026 (enquête auprès de 74 investisseurs institutionnels). ↩
  3. ²¹¹ Atout France, Chiffres clés de l'œnotourisme en France, édition 2025 (données 2023). Ce sont des œnotouristes accueillis, non des nuitées : la source ne distingue pas les visites avec ou sans hébergement. ↩
  4. ²¹² Deloitte pour Vin & Société, L'œnotourisme, bien plus qu'un verre de vin ! Zoom sur les apports économiques et sociaux de l'œnotourisme en France, juillet 2025. L'hébergement et la restauration relèvent des dépenses complémentaires des œnotouristes, distinctes de leurs dépenses d'activités (visites, dégustations, achats). ↩
  5. ²¹³ Atout France, Chiffres clés de l'œnotourisme en France, 2025. La source situe la haute saison de mai à la mi-octobre. ↩
  6. ²¹⁴ Groupe Logis Hôtels, « Le groupe Logis Hôtels entre en négociations exclusives pour acquérir la chaîne Teritoria », communiqué, 23 juillet 2025. « Une nouvelle dynamique pour Teritoria », Industrie Hôtelière, 11 décembre 2025 (intégration au groupe le 1ᵉʳ octobre 2025). ↩
  7. ²¹⁵ BWH Hotels France (Best Western), « Best Western Hotels & Resorts France : retour sur les résultats 2025 et perspectives d'avenir du groupe », communiqué, 23 mars 2026 ; « Best Western Hotels & Resorts ouvre son école de formation hôtelière », TourMaG, 5 janvier 2021 ; BWH Hotel Group France, site « Carrières Best Western », consulté le 10 octobre 2026 (offres d'hôtels du réseau, par exemple à Lorient, Ploërmel et Ramonville-Saint-Agne). ↩
  8. ²¹⁶ Calcul Dalmagne Performance d'après INSEE, Capacité des hôtels au 1ᵉʳ janvier (DS_TOUR_CAP), France hors Mayotte, 1ᵉʳ janvier 2026 : 4 étoiles (2 587 établissements, 66 chambres en moyenne) + 5 étoiles (501 établissements, 59 chambres en moyenne) = 3 088 hôtels. Gabarit d'intégration : un hôtel de moins de cinquante chambres n'entre que rarement dans le champ d'une chaîne intégrée (Coach Omnium, Panorama 2021 sur les chaînes hôtelières intégrées en France, 24ᵉ édition, 29 août 2021). La moyenne des 3 étoiles (43 chambres) reste sous ce gabarit, d'où la seule mention de leurs plus grands établissements. ↩
  9. ²¹⁷ Vanessa Guerrier-Buisine, « Accorhotels met fin à sa marketplace », L'Hôtellerie-Restauration, 10 novembre 2017 ; Artiref, « Accor ouvre ses plateformes aux hôteliers indépendants », 3 juin 2015. Motif invoqué par le groupe, qui faisait aussi état d'un recentrage de ses moyens sur ses propres marques. ↩
  10. ²¹⁸ EY, Italy Hotel Investment Report 2025, cité par Silvia Valente, « Hotel, boom di investimenti in Italia: 2,5 miliardi nel 2025. Crescono le strutture di lusso », Milano Finanza, 16 février 2026. ↩
  11. ²¹⁹ Bpifrance, « Prêt Croissance Transmission », fiche du dispositif, mise à jour du 19 août 2026 (PME et ETI de plus de trois ans disposant de 24 mois de comptes ; cofinancement de 1 pour 1,5 ; au plus 40 % de la dette de reprise). ↩
  12. ²²⁰ Infogreffe, « Prêt Hôtellerie (PPRH) », fiche du dispositif (financeur : Bpifrance), portail Mes aides publiques, mise à jour du 27 juillet 2026 ; Bpifrance, Intervention Bpifrance, dispositifs tourisme, présentation, 10 mars 2026 ; EPSA, « Aides régionales pour les hébergements touristiques 2026 par région », 26 mai 2026. ↩
  13. ²²¹ Gouvernement espagnol, ministère de l'Industrie, du Commerce et du Tourisme, « Se constituye el Ente Promotor de la Plataforma Inteligente de Destino, que tendrá su sede en Benidorm », note de presse, 24 octobre 2022 ; ministère de l'Industrie et du Tourisme, « Un total de 46 destinos turísticos han recibido 94 millones para ser pioneros en la Plataforma Inteligente de Destinos », note de presse, 25 mars 2025 ; SEGITTUR, Catálogo de soluciones tecnológicas para Destinos Turísticos Inteligentes, édition 2023. ↩
  14. ²²² Turismo de Portugal, « Linha de Apoio à Qualificação da Oferta 2024 », fiche du dispositif ; Caixa Geral de Depósitos, « Linha de Apoio à Qualificação da Oferta 2024 », offre sectorielle Turismo e Restauração, banque signataire, pour la durée des prêts. Le label de durabilité est le label Sustainability Leader. Part de Turismo de Portugal : 40 % du prêt pour une PME, 30 % pour une non-PME (prime de 5 %), 75 % en territoires de faible densité. Calcul Dalmagne Performance : 25 % × 40 % = 10 % du prêt total. ↩
  15. ²²³ Ministero del Turismo, avis public du 23 décembre 2021, « IFIT – Incentivi finanziari per le imprese turistiche », mis en œuvre par Invitalia ; Ministero del Turismo, IFIT – Manuale operativo per i beneficiari. Plan national de relance et de résilience italien, mission 1, composante 3, investissement 4.2, sous-investissement 4.2.1. Dispositif clos : il ne s'agit plus d'un instrument en vigueur. ↩
  16. ²²⁴ CGI, art. 244 quater E, version en vigueur depuis le 21 février 2026, modifié par la loi n° 2026-103 du 19 février 2026, art. 38 ; BOFiP-Impôts, BOI-BIC-RICI-10-60-15-10, « BIC – Réductions et crédits d'impôt – Crédit d'impôt pour investissements réalisés et exploités par les PME en Corse – Investissements éligibles selon leur nature ou leur utilisation », 17 juillet 2024, § 170 et 275 ; BOI-BIC-RICI-10-60-20-10, « BIC – Réductions et crédits d'impôt – Crédit d'impôt pour investissements réalisés et exploités par les PME en Corse – Modalités d'application et remise en cause du crédit d'impôt – Modalités d'application », 17 juillet 2024, § 30 et 35 ; BOI-BIC-RICI-10-60, « BIC – Réductions et crédits d'impôt – Crédit d'impôt pour investissements réalisés et exploités par les PME en Corse », § 10. Taux majoré : entreprises de moins de onze salariés dont le chiffre d'affaires n'excède pas 2 millions d'euros. La créance non imputée est remboursable aux PME une fois l'investissement réalisé : le crédit ne préfinance pas les travaux. ↩
  17. ²²⁵ D.Lgs. n. 81/2015, art. 41-47 ; D.Lgs. n. 150/2015, art. 32 ; legge n. 205/2017, art. 1, comma 110 ; legge n. 160/2019, art. 1, comma 8 ; legge n. 234/2021, art. 1, comma 645. L'exonération intégrale de cotisations (employeurs jusqu'à 9 salariés, trois premières années du contrat) n'est plus reconduite depuis le 1ᵉʳ janvier 2023 : le précédent vaut par sa conception, non comme dispositif en vigueur. ↩
  18. ²²⁶ Décret n° 2026-168 du 6 mars 2026 ; ministère de l'Économie, « Aides à l'embauche d'un apprenti », economie.gouv.fr, 25 juin 2026 (contrats conclus du 8 mars au 31 décembre 2026 : 5 000 euros au plus la première année pour un diplôme de niveau 3 ou 4). ↩
  19. ²²⁷ État et Action Logement, convention quinquennale 2023-2027, signée le 16 juin 2023 (ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires et ministère délégué chargé de la Ville et du Logement, « L'État et Action Logement signent la convention quinquennale 2023-2027 », communiqué, 16 juin 2023) ; « Tourisme : 15 engagements pour améliorer l'emploi des travailleurs saisonniers », economie.gouv.fr, 1ᵉʳ juin 2023. Action Logement, « Saisonniers : trouvez votre logement grâce à nos solutions », 2 avril 2025. ↩
  20. ²²⁸ Loi n° 2024-1039 du 19 novembre 2024 visant à renforcer les outils de régulation des meublés de tourisme à l'échelle locale (« loi Le Meur ») ; Direction de l'information légale et administrative, « Mettre son logement en location : les règles évoluent en 2026 », Service-public.fr, 27 juillet 2026 ; ministère de la Transition écologique, Guide pratique 2025 de la réglementation des meublés de tourisme, 1ᵉʳ septembre 2025. ↩
  21. ²²⁹ Bpifrance, « Bpifrance lance un plan Transmission d'entreprises et enrichit son offre de financement et d'accompagnement pour soutenir les reprises d'entreprises », communiqué, 15 mai 2025 ; Bpifrance Création, « Plan Transmission TPE : un panel de solutions pour les cédants et les repreneurs », 6 avril 2025 ; Bpifrance, « Prêt Croissance Transmission », fiche du dispositif, mise à jour du 19 août 2026 (PME et ETI de plus de trois ans disposant de 24 mois de comptes ; cofinancement de 1 pour 1,5 ; au plus 40 % de la dette de reprise). ↩
  22. ²³⁰ Best Western France, programme « Next Gen » : BWH Hotels France (Best Western), « Best Western Hotels & Resorts France : retour sur les résultats 2025 et perspectives d'avenir du groupe », communiqué, 23 mars 2026 ; lancement le 28 octobre 2025, d'après Amélia Brille, « Face aux tensions RH, Best Western France mise sur son programme “Next Gen” », TourMaG, 18 décembre 2025. ↩
  23. ²³¹ Direction générale des entreprises, « Le plan Destination France », 29 juillet 2024 (plan présenté par le Premier ministre le 20 novembre 2021). ↩
  24. ²³² Gouvernement, Comité interministériel du tourisme 2025. Le tourisme, un levier de croissance pour l'économie française, dossier de presse, Angers, 24 juillet 2025 (comité réuni par François Bayrou, alors Premier ministre) ; Direction générale des entreprises, « Comité interministériel du tourisme 2025 : renforcer la compétitivité du tourisme français », 29 juillet 2025, mis à jour le 11 septembre 2025. Effort restant : calcul Dalmagne Performance d'après Atout France, « Un premier bilan encourageant de l'activité touristique cet été », 16 septembre 2026 : taux de croissance annuel moyen qui mène de 80 à 100 milliards d'euros en quatre ans, soit environ 5,7 % par an de 2027 à 2030. ↩

Publication

Publié le 15 octobre 2026 par Cédric Dallemagne, Associé fondateur, Dalmagne Performance, et Guest Lecturer, Les Roches Global Hospitality Education. Données arrêtées au 30 septembre 2026.

Remerciements : Taran Patel (Les Roches), Laurent Bonnet (Valther), Lloyd Smith (SteadiLev).